Un conte de l’Oncle Chris.
UNE ETOILE DANS LA NUIT
Il était une fois… au Moyen Age, un petit village qui ressemblait à s’y méprendre à tous les autres petits villages, avec ses maisons aux toits de chaume et ses murs en torchis. Située au cœur du village, l’église était un lieu sacré où les villageois se retrouvaient pour la messe du dimanche. Outre les sacrements, le curé soignait les malades et aidait les plus démunis. Les hommes en arme ne pouvaient y pénétrer. A quelques mètres de là, érigé sur une butte de terre, le château fort servait de refuge en cas de danger. A l’intérieur, des tours s’élevaient de place en place avec au centre un solide donjon où logeait le seigneur.
En ce temps-là, la vie était difficile, et la mort familière ; peste, famine, guerre, aussi très peu d’adultes dépassaient la cinquantaine, et beaucoup d’enfants mouraient peu de temps après la naissance. Le climat était rude, et les maisons mal chauffées.
Habitué à vivre au grand air, Anselme s’accommodait malgré tout de cette vie, où le temps s’écoulait au rythme des cloches et des travaux agricoles. Il vivait tout simplement, comme avaient vécu avant lui son père et son grand-père, partageait les journées entre les labourages les semailles et les moissons, n’obtenant souvent que des rendements modestes. L’élevage était rare, mais il possédait quelques chevaux pour les labours et des porcs, base de la nourriture du paysan à cette époque.
Berthe, son épouse, s’occupait de la maison, de leurs deux enfants Apolline et Florian, soignait la basse-cour, saignait le cochon l’hiver venu, et n’hésitait pas à tirer la charrue. Elle consacrait le peu de temps qui lui restait à l’entretien du jardin. On y voyait se côtoyer les roses, les lys, les concombres, les fèves, les potirons ; mais également beaucoup de plantes médicinales et aromatiques dont certaines servaient à l’élaboration d’un vin liquoreux.
Les hommes du Moyen Age vivaient en communauté, et si un malheur survenait, l’étranger en était toujours tenu responsable.
Tous les villageois admiraient Anselme pour son aptitude au travail. D’ailleurs n’avait-il pas construit lui-même sa maison ? A la campagne, celle-ci ne comportait qu’une pièce principale dans laquelle toute la famille mangeait, recevait et dormait. Les granges, les étables, les hangars se trouvaient dans des bâtiments séparés. Il avait simplement demandé un peu d’aide pour la construction de la cheminée, qu’il souhaitait très vaste de façon à ce que l’on puisse prendre place sur des bancs fixés au mur. Bien entendu toute la cuisine se préparait dans la cheminée qui avait l’avantage de chauffer toute la pièce, mais qui servait également à éclairer pendant les longues veillées d’hiver, où l’on filait à la clarté de l’âtre. Le mobilier était très sommaire. Une armoire, un buffet, mais surtout plusieurs coffres qui avaient la possibilité de se transformer en sièges le moment venu. La table était constituée de simples pièces de bois posées sur un tréteau. Le lit de grande taille accueillait toute la famille, et Berthe avait elle-même filé les draps de toile en chanvre. La paille qui jonchait le sol permettait de tenir chaud l’hiver, et l’été venu, Anselme répandait des joncs ou des plantes aromatiques. Derrière la maison, une prairie couverte de fleurs sauvages descendait en pente douce vers une petite rivière très poissonneuse, abritée par des saules majestueux.
Par des soirées dorées de début d’automne, Anselme aimait s’allonger quelques instants sur l’herbe tendre. La nuit était ensemencée d’étoiles, et la lune opaline colorait la vallée. Dans les arbres les étourneaux avaient cessé leur symphonie. Comme c’est bon de se laisser aller, pensa-t-il ! A ses pieds la rivière somnolait. D’où venait-elle ? Emergeait-elle du ventre de la terre, ou descendait-elle des montagnes enneigées en courant sur les galets ? Anselme l’ignorait, mais, comme lui, elle devait charrier beaucoup de souvenir. Une dernière fois il s’imprégna du parfum du vent et regagna son logis.
Apolline, petite fille aux cheveux d’or, venaient de fêter ses dix ans. Sa couleur favorite était le bleu, ses passions le chant et la couture. L’été précédent, le seigneur du village organisa une grande fête dans son château, et invita à cette occasion tous les paysans. Apolline admira l’adresse des jongleurs, mais apprécia plus particulièrement le chant des troubadours, et les beaux habits bleus des chevaliers. Aussi, depuis ce jour ne rêvait-elle plus que de chant et de vie en bleu.
Florian portait bien ses sept ans, et ne posait plus aucune question concernant ses tâches de rousseur. Il aimait grimper aux arbres et sauter de branche en branche comme un écureuil, s’exposant aux réprimandes de sa mère qui redoutait toujours la moindre chute.
Depuis plusieurs années, les deux enfants étaient présents sur le lieu de travail de leurs parents. Ceux-ci pouvaient ainsi avoir un œil sur eux, et ils les initiaient à la pratique de leur métier. Florian regardait son père labourer, semer les céréales, fouler le raisin… Apolline observait sa mère en train de nourrir la basse-cour, elle l’aidait à la préparation du fromage, à la cueillette des fruits et des légumes... sans oublier toutes les tâches quotidiennes : ménage, corvée d’eau, ramassage de petit bois, etc… Le travail était pénible, mais ils prenaient le temps de s’amuser et de bavarder tout en surveillant le bétail.
Apolline rêvait de devenir couturière, elle adorait sentir le tissu sous ses doigts menus. Florian, lui, se voyait dans la peau d’un tailleur de pierre, sculptant des gargouilles en forme de dragons.
Depuis quelques jours, mais pour peu de temps, ils fréquentaient la petite école située tout au bout du village. Ils partaient tôt le matin, leur déjeuner dans le panier, une sacoche de cuir en bandoulière et rentraient tard le soir. Apolline était très satisfaite de la maîtresse, mais Florian trouvait le maître un peu sévère. Ils lisaient et écrivaient assis en tailleur sur de la paille, et les plus âgés aidaient les plus jeunes. Pour se rendre à l’école ils devaient longer une forêt très inquiétante. On y rencontrait des charbonniers au visage noirci, des brigands, des dragons, des fées et … des sorcières. Plus grave encore, les enfants disparaissaient ou étaient tout simplement transformés en arbres tordus, en bêtes féroces, en ermites. Ce n’était que des rumeurs de paysans, mais… allez donc savoir…
Ce matin là, Berthe était seule dans la grande pièce, les enfants étaient déjà partis pour l’école et Anselme, profitant d’un début d’automne flamboyant défrichait un coteau envahi de mauvaises herbes et de genévriers. Sous le soleil naissant, les maisons se teintaient de rose, et dans les bouleaux, les oiseaux se chamaillaient. Sur la rivière, un vol de cygnes se détachait dans la lumière magique du matin. Le temps s’écoulait lentement. Le soleil était déjà haut dans le ciel, et saupoudrait d’or les quelques rangs de vigne plantés par Anselme. Berthe recouvrit la table d’une nappe, installa les couteaux, la salière et les gobelets de métal.
La soupe mijotait dans la cheminée. Elle connaissait bien les goûts de son mari : des tranches de pain disposées dans le fond de l’écuelle qu’il mouillait en les arrosant de potage. Je "trempe la soupe" disait-il alors.
Anselme arriva, couvert de poussière, et un parfum d’automne embauma toute la pièce. Il se lava soigneusement les mains avant de passer à table et fit honneur à sa soupe. Berthe découpa deux émincés de porc sur le bord du buffet, qu’elle disposa ensuite sur de grandes tranches de pain rassis qui faisaient office d’assiettes. Tout en mangeant, Anselme s’adressa à sa femme :
Je ne suis pas tranquille, cette forêt m’inquiète, j’espère que les enfants n’oublieront pas nos conseils. Aussi tracassée que son mari, Berthe faisait néanmoins un effort pour ne pas le montrer.
-"Ne t‘inquiète donc pas, répondit-elle, ils ont l’habitude, et puis, ils sont ensemble, il ne peut rien leur arriver."
Anselme ne répondit pas, il dévora un fruit, se servit un gobelet de "piquette" fabrication maison, et sortit.
La disparition des enfants
En cette fin d’après-midi d’automne, Apolline et Florian rentraient sagement de l’école, la tête pleine de recommandations. Fidèle à son habitude, Apolline chantait ; légèrement en retrait, Florian se passionnait pour les flaques d’eau lorsqu’un chant étrange s’échappa de la forêt toute proche. Très étonné, il rejoignit sa sœur en tremblant. Main dans la main, ils hésitaient à poursuivre leur chemin. Apolline avait en mémoire les paroles de son père : "Ne vous approchez sous aucun prétexte de la forêt, de terribles sorcières attirent les petits enfants et on ne les revoit jamais." Pas du tout rassuré, Florian se réfugia derrière sa sœur et se boucha les oreilles pour ne plus entendre. Ils étaient là, immobiles, dans l’incapacité d’agir, lorsque, brusquement, Apolline s’écria :
- "Ecoute ! Ce sont sûrement les troubadours, ne reconnais-tu pas leur chant ?"
Les paroles de sa sœur ne dissipaient pas du tout les craintes de Florian.
- "Des troubadours ? Dans la forêt ? Quelle drôle d’idée !
- "Mais si ! Ce sont tous des poètes, ils chantent pour les oiseaux, les chênes et les châtaigniers, pour le soleil et les perles de pluie, viens…"
Tirant son frère par la main, oubliant les recommandations du père, Apolline courut vers la forêt comme envoûtée par le chant. A peine avaient-ils parcouru quelques pas à l’intérieur du sous-bois qu’un rire énorme résonna. Le ciel devint d’encre, le vent se mit à souffler en tempête, puis le silence s’installa.
Décidément, Anselme ne pouvait s’empêcher d’être inquiet, la peur l’empêchait de travailler avec efficacité. Il décida de remettre le défrichement au lendemain, et sa faucille sous le bras, il prit rapidement le chemin de la maison que l’on apercevait en contrebas. Il longea la rivière, et s’arrêta quelques instants pour souffler près du moulin à eau. Il leva les yeux comme pour implorer le ciel, puis poursuivit sa route.
Assise sur un coffre, Berthe préparait les châtaignes qu’elle mettrait à griller le soir venu dans la cheminée.
- Les enfants ne sont pas encore arrivés ? demanda Anselme, d’un air qui se souhaitait indifférent.- Pas encore, répondit-elle, tout en gardant les yeux baissés sur les châtaignes, mais ils ne devraient plus tarder maintenant.
L’attente s’installa, et plus le temps s’écoulait, et plus l’inquiétude grandissait. Avec des gestes maladroits tellement ses mains tremblaient, Anselme rajouta quelques bûches dans la cheminée. Berthe en profita pour allumer la lampe à huile. N’y tenant plus, Anselme se leva précipitamment.
- Je dois partir à leur recherche, dit-il, nos enfants devraient être rentrés depuis longtemps !
Dehors, la température s’était brusquement rafraîchie. Berthe lui passa son manteau doublé de peau de mouton, qu’il enfila rapidement par-dessus sa chemise de chanvre. Avant qu’il ne franchisse le seuil, elle l’arrêta :
- Tu n’es plus tout jeune, tes épaules sont fragiles, et ce soir le temps est humide, prends donc ton "chaperon".
Tout en parlant elle décrocha la chape aux larges rebords qu’il avait l’habitude de prendre dès les premiers froids. Anselme s’enfonça dans la nuit.
Près de deux mois s’étaient écoulés. La forêt, pleine de bruits et de silence, s’était refermée sur Apolline et Florian. Le malheureux couple chercha aussitôt un réconfort dans la prière. Une bonne récolte, une sécheresse, tout cela s’expliquait par la volonté de Dieu, mais la disparition d’enfants ne pouvait être que l’œuvre de la sorcière. Avec l’aide du curé, nos braves paysans espéraient un miracle : en vain. L’ombre de la forêt gardait tout son mystère.
Les aubes blanches de décembre annonçaient un hiver précoce. Malgré tout leur chagrin, Anselme et son épouse continuaient leurs tâches. Il aiguisait les outils dans la remise, pendant qu’elle dépeçait le cochon avec l’aide de quelques voisines. Le ciel se chargeait de nuages gris, et pour Anselme et Berthe, c’étaient les larmes des enfants disparus.
Depuis quelques jours, un étrange oiseau avait pris refuge dans le petit sapin, planté à proximité de la maison par Apolline, à l’occasion de ses cinq ans. Bien sûr, l’hiver venu, il n’était pas rare de voir toutes sortes de volatiles s’approcher des maisons, mais celui-ci ne pouvait exister que dans les rêves dorés des enfants. Des ailes d’un bleu tout clair, semblables à des pervenches un matin de mai, laissaient apparaître un petit bec rouge, surmonté d’une touffe de plumes. Le soir venu, quand le vent indiscret parlait de soupe au lard et de vin cuit, juché sur la plus haute branche, il se mettait à chanter, faisant frémir de plaisir les derniers pétales de rose qui s’accrochaient à la vie. Ce n’était pas vraiment un chant, mais une plainte, un appel au secours. Quand la lampe à huile s’éteignait, quand les nuages jouaient à cache-cache avec la lune, alors la complainte cessait.
Dans la petite maison de chaume, personne ne prêtait attention à la présence de l’oiseau bleu. Depuis la disparition des enfants, la tristesse régnait et le grand lit tout au fond de la pièce semblait bien trop grand désormais.
L’oiseau bleu
Cela faisait maintenant plusieurs jours que le petit sapin donnait asile à cet oiseau venu d’ailleurs. Ce soir-là, aussi morne que les précédents, Anselme se prépara un mélange brûlant de lait caillé et de vin, breuvage auquel beaucoup de paysans attribuaient certaines vertus, à tord ou à raison. Toujours est-il qu’à ce moment-là, Anselme eut une réaction bizarre, il se leva d’un bond et prêta l’oreille. Il lui semblait reconnaître un chant qui ne lui était pas inconnu. Sans ménagement, il secoua sa femme qui dormait, murée dans son chagrin.
- "Berthe, Berthe! s’écria-t-il tout excité, écoute ce chant, ne le reconnais-tu pas ? C’est le chant d’Apolline, notre Apolline, elle est enfin de retour, lève-toi, vite !"
Dans sa précipitation, la pauvre Berthe tomba du lit, se releva péniblement, regarda autour d’elle et croisa le regard affolé de son mari. Elle ne sut que répéter : "Apolline ! Apolline !"
Anselme se précipita à l’extérieur. Il s’avança dans la nuit, et remarqua stupéfait une lueur insolite au-dessus des saules qui bordaient la rivière. Un astre incandescent formé d’une multitude de petites étoiles enveloppait les arbres d’un habit de lumière. C’est alors qu’il aperçut l’étrange oiseau bleu au sommet du petit sapin. A son approche, celui-ci chanta une dernière fois, sembla hésiter, puis s’envola et tournoya quelques instants au-dessus de la maison avant de se diriger vers l’étoile et disparut dans la nuit.
Comme paralysé, Anselme sursauta à l’approche de sa femme.
- "J’en étais sûr, cette maudite sorcière a transformé Apolline en oiseau. Le chant, la couleur bleue qu’elle adorait, son sapin, c’était notre Apolline"
Berthe lui prit délicatement la main :
- "Rentrons, dit-elle."
L’aube naissante les trouva tous deux hébétés. Sans dire un mot, Anselme prit son manteau et sortit. Assise dans la cheminée, dont les flammes se voulaient réconfortantes, Berthe somnolait.
Dans le matin frileux, sous un ciel de cendre, un petit écureuil tacheté de roux jouait de branche en branche sur le bouleau dénudé, demeure de Florian les jours d’été. Dans la petite maison au toit de chaume, l’esprit était ailleurs, et personne ne remarqua son manège. Plusieurs jours s’écoulèrent ainsi.
Ce soir là, Anselme rentrait du village en longeant la rivière. Les brumes que le soleil d’hiver avait bien du mal à dissiper dissimulaient les rives. Il croisa des enfants de corvée d’eau et de bois, et songea à Apolline et Florian, à tous ces jeunes qui souffraient sans jamais se plaindre. Il devait absolument faire quelque chose pour eux. Tout doucement une idée germa dans son esprit ; Coupant à travers la prairie, il hâta le pas. La nuit d’hiver tombait sur la plaine et, déjà, les premières étoiles crépitaient dans le ciel.
Berthe l’attendait sur le pas de la porte, lui faisant de grands gestes, et semblant très agitée. Arrivé à sa hauteur, elle lui désigna le bouleau et le petit écureuil qui sautait sur les plus hautes branches.
- "C’est Florian, cria-t-elle, regarde les taches de rousseur, et il n’arrête pas de sauter, comme notre fils, souviens-toi !"
Une clarté en provenance de la rivière inonda la maison, le bouleau et tous les alentours. La grande étoile était là, au-dessus des saules. Le petit écureuil tacheté de roux quitta son refuge, prit la direction de l’étranger lueur et s’évanouit dans la nuit.
Enfermé dans sa remise, Anselme n’en sortait qu’au moment des repas, et ne se couchait que très tard. Berthe l’entendait cogner, scier, clouer mais ne lui posa aucune question, jusqu’au jour ou, enfin, il se décida à parler.
- "Voilà, lui dit-il très ému, j’ai fabriqué de nombreux jouets pour les enfants du village, des boules, des maillets, des quilles, des palets, des billes ; pour les poupées, j’aurai besoin de tes mains habiles pour leur confectionner de belles robes. Le soir de Noël, après la messe, nous préparerons un repas de fête et nous inviterons toutes les petites filles et tous les petits garçons.
"Mais l’oiseau bleu au chant si doux
Et le petit écureuil tacheté de roux,
seront-ils aussi de la fête,
cher
papa Anselme et maman Berthe ?"
Cette
nuit-là, Anselme ne pouvait dormir. Demain soir, si le vent les porte un
peu, tout le village entendra le rire des enfants, de même que les marchands
de la ville, et le seigneur dans son donjon. A cet instant l’absence d’Apolline
et de Florian lui noua la gorge. Il se leva sans bruit et s’approcha de la
fenêtre étroite recouverte de papier huilé. Des lambeaux de nuit demeuraient
accrochés à la cime des arbres. Le ciel était de neige et un léger duvet
blanc recouvrait le sol comme un linceul. Soudain, une lumière qu’il connaissait
bien désormais, attira son attention. L’étoile dans la nuit, près de la rivière,
l’incitait à sortir. Il se vêtit chaudement et quitta la maison. Ses pas
crissaient dans la neige fraîche et le froid le saisit. C ‘est alors qu’une
voix grave le stoppa dans sa progression.
L’astre s’exprimait dans un décor féerique :
- "Anselme, tu es bon et courageux. Levé bien avant l’aube, par ton travail tu fais jaillir les fruits de la terre ; tes mains parlent de labours, de semailles, tes bras de soleil et de moissons. Ton cœur saigne et pleure la disparition de tes enfants. Tu as pourtant décidé de fêter Noël avec tous les jeunes du village, et pour voir briller une petite lueur dans leurs yeux, tu n’as pas hésité à fabriquer de nombreux jouets. Va, le soir le Noël, je t’aiderai à retrouver Apolline et Florian. Garde bien le secret, Berthe est une excellente épouse, laisse-lui l’effet de surprise."
Comme convenu, tous les enfants se retrouvèrent après la messe dans la petite maison au toit de chaume. Des branches de houx et de genévriers servaient de décoration. Berthe avait préparé un vrai repas de fête, avec au menu : une soupe au lard, du pâté en croûte, du porc grillé et pour terminer, des prunes sèches et tout un choix de confitures. Sur les conseils de son mari, elle avait apporté un soin particulier à sa toilette, et revêtu un long corsage orné d’une broche, une jupe ample, attaché ses cheveux en chignon, et relevé son teint à l’aide d’onguents. Avec son beau gilet en fourrure passé sur sa chemise de chanvre, Anselme était très fier. Dans une joie indescriptible, il faisait la distribution des jouets. Déjà les billes et les quilles jonchaient le sol au milieu des poupées et des maillets. Subitement la lampe à huile s’éteignit, plongeant la pièce dans l’obscurité. Seules les flammes rouges et bleues dans la cheminée donnaient un peu de clarté. C’est alors qu’un bruit étrange ébranla les murs de torchis. Pris de panique, les enfants se mirent à hurler. Anselme haussa la voix pour se faire entendre :
- "N’ayez pas peur, nous allons tous sortir" et il ouvrit la porte.
Là, devant leurs yeux médusés, un spectacle merveilleux les attendait : au pied du petit sapin, transi de froid, l’oiseau bleu cherchait un peu de chaleur sous le pelage tacheté de roux du petit écureuil. Une plainte montait doucement vers le ciel à la recherche de la Grande Etoile, qui, au-dessus des saules, jetait des éclats lumineux. Aveuglés, tous fermèrent instinctivement les yeux un court instant. Quelques secondes plus tard, le calme revenu, l’oiseau bleu et l ‘écureuil avaient disparu. Seule, là-haut, au milieu des étoiles, la lune éclairait le manteau neigeux.
Rompant ce silence angoissant, un chant cristallin s’échappa de la maison et se répandit porté par le vent jusqu’à la forêt profonde. D’un seul élan, ils se précipitèrent à l’intérieur. Debout près de la cheminée, toute vêtue de bleu, Apolline entonnait un chant, celui des troubadours :
Lorsque les jours sont larges en mai,
Me plaît doux chant d’oiseau de loin,
Et lorsque je m’en suis distrait,
Me souvient d’un amour de loin.
Je vais, emporté de désir,
Tant que chant ni fleur d’aubépine
Plus rien ne me plaît qu’hiver glacé. (*)
A l’autre bout de la pièce, éclairé par la lampe à huile qui avait comme par enchantement retrouvé toute sa vigueur, le visage de Florian apparut, souriant, un jeu de boules dans les mains.
La méchante sorcière ne pouvait rien contre la Grande Etoile…
Au cœur de la nuit, les yeux embués de larmes, Anselme offrit à Apolline en guise de cadeau, tout un nécessaire de couture et une grande étoffe… bleue.
- "Un jour, pas si lointain, lui dit-il, tu seras couturière".
A son tour, Berthe s’approcha de son fils et avec des sanglots dans la voix prononça ces quelques mots tout en lui désignant divers outils de maçon et une énorme pierre :
-"plus tard, tu seras tailleur de pierre !"
Dehors, la neige tombe à gros flocons. Les saules près de la rivière attendent la lumière du printemps. Le petit sapin d’Apolline est orphelin. Dorénavant, il n’y aura plus d’oiseau bleu près de la maison au toit de chaume…
D’après une légende, Anselme serait … peut-être l’ancêtre du père Noël, avec l’aide ô combien précieuse de la Grande Etoile… Mais…
Sur les chemins de la vie, nous croisons sans les voir beaucoup d’Apolline et de Florian. Pourtant, tout au fond de notre cœur, sommeille une petite étoile qui ne demande qu’à s’éveiller pour accomplir de nombreux miracles. Pour cela il suffit tout simplement d’ouvrir grands les yeux et … d’aimer !
FIN
(*) Poésie lyrique de Jaufré Rudel (1100 – 1150)